Lettres de Gandhi à Hitler

À la fin des années trente, M. K. Gandhi était déjà connu pour sa lutte non-violente. Il a pris sur lui d’essayer d’empêcher la Seconde Guerre mondiale en encourageant le chancelier du Reich à rechercher la paix. Il rédigea donc deux lettres destinées à Adolphe Hitler. Dans la première lettre, Gandhi tente d’utiliser la douceur. Mais la deuxième, il prend une position claire contre la politique expansionniste des nazies. La première lettre n’atteignit pas son destinataire en raison d’une intervention du gouvernement britannique. Le sort de la seconde lettre reste inconnu encore à ce jour.

Voici la traduction en français de ces deux lettres. Il y a à la fin des liens vers les versions originales en anglais.

 

Lettre destinée à Adolf Hitler de M. K. Gandhi du 23 juillet 1939 :

Gandhi écrit torse nu.

 

Cher ami,

Nombreux sont ceux qui m’ont supplié de vous écrire au nom de la sauvegarde de l’humanité. Mais j’ai résisté à leur requête. Je pensais que vous me trouveriez impertinent. Néanmoins, quelque chose me dit que je dois passer outre ce genre de considération et faire appel à vous sans tenir compte des conséquences.

Aujourd’hui, il est clair que vous êtes la seule personne au monde capable d’empêcher que n’éclate une guerre qui verrait l’humanité ramenée à l’état sauvage. Croyez-vous vraiment, quel que soit le but que vous cherchez à atteindre, que cela en vaille le prix ? Prêterez-vous l’oreille à l’appel de celui qui a délibérément rejeté le choix de la guerre, non sans remporter un succès considérable.

Quoi qu’il en soit, je vous prie de me pardonner, si j’ai commis une erreur en vous écrivant.

Je reste votre ami sincère,
M. K.Gandhi

 

Lettre destinée à Adolf Hitler de M. K. Gandhi du 24 décembre 1940 :

Cher ami,

Que je vous adresse comme un ami n’est pas une formalité. Je ne possède aucun ennemi. Mon métier dans la vie consiste depuis 33 ans à nouer des liens d’amitié avec toute l’humanité en se liant d’amitié avec l’humanité, sans distinction de race, de couleur ou de croyance. J’espère que vous aurez le temps et le désir de savoir comment une bonne partie de l’humanité qui a vécu sous l’influence de cette doctrine de l’amitié universelle voit votre action. Nous n’avons aucun doute sur votre courage ou votre dévotion envers votre patrie, et nous ne croyons pas que vous êtes le monstre décrit par vos adversaires. Mais vos propres écrits et déclarations, ainsi que ceux de vos amis et admirateurs, ne laissent aucun doute sur le fait que nombre de vos actes sont monstrueux et inconvenants pour la dignité humaine, en particulier si l’on en croit les hommes comme moi qui croient en la convivialité universelle.

Telles sont votre humiliation de la Tchécoslovaquie, le viol de la Pologne et la déglutition du Danemark. Je suis conscient que votre vision de la vie considère ces spoliations comme des actes vertueux. Mais on nous a appris dès l’enfance à les considérer comme des actes dégradant l’humanité. Par conséquent, nous ne pouvons éventuellement pas souhaiter le succès à vos bras. Mais notre position est unique. Nous ne résistons pas moins à l’impérialisme britannique qu’au nazisme. S’il y a une différence, c’est en degré. Un cinquième de la race humaine a été placé sous le pied britannique par des moyens qui ne résistent pas à l’examen. Notre résistance à cela ne signifie pas de mal au peuple britannique. Nous cherchons à les convertir, pas à les vaincre sur le champ de bataille. Notre révolte contre le régime britannique est sans armes. Mais que nous les convertissions ou non, nous sommes déterminés à rendre leur règle impossible par la non-coopération non-violente. C’est une méthode par nature indéfendable. Il est fondé sur la conviction qu’aucun spoliateur ne peut atteindre son but sans un certain degré de coopération, volontaire ou obligatoire, de la victime.

Nos dirigeants ont peut-être notre terre et notre corps, mais pas notre âme. Ils ne peuvent avoir le premier que par la destruction complète de chaque homme, femme et enfant indien. Que tout n’atteigne pas ce degré d’héroïsme et qu’une grande quantité d’effroi puisse plier le dos de la révolte est vrai, mais l’argument serait à côté du sujet. En effet, si on trouvait en Inde un nombre non-négligeable d’hommes et de femmes qui seraient prêts, sans aucune mauvaise volonté contre les spoliateurs, à donner leur vie plutôt que de plier le genou devant eux, ils auraient montré la voie à suivre pour se libérer de la tyrannie de la violence. Je vous demande de me croire quand je vous dis que vous trouverez un nombre inattendu d’hommes et de femmes de ce type en Inde. Ils suivent cette formation depuis 20 ans. Nous essayons depuis un demi-siècle de nous débarrasser de la domination britannique. Le mouvement d’indépendance n’a jamais été aussi fort qu’aujourd’hui. L’organisation politique la plus puissante, le Congrès national indien, essaie d’atteindre ce but. Nous avons atteint une très bonne mesure de succès grâce à des efforts non-violents. Nous recherchions les moyens appropriés pour lutter contre la violence la plus organisée du monde, représentée par la puissance britannique. Vous l’avez contesté.

Reste à savoir lequel est le mieux organisé, l’allemand ou le britannique. Nous savons ce que le talon britannique signifie pour nous et les races non-européennes du monde. Mais nous ne voudrions jamais mettre fin à la domination britannique avec l’aide de l’Allemagne. Nous avons trouvé dans la non-violence une force qui, si elle est organisée, peut sans aucun doute s’opposer à la combinaison de toutes les forces les plus violentes du monde. Dans la technique non-violente, comme je l’ai dit, la défaite n’existe pas. C’est tout ; faire ou mourir ; sans tuer ni blesser. Il peut être utilisé pratiquement sans argent et évidemment sans l’aide de la science de la destruction que vous avez amenée à une telle perfection. C’est une merveille pour moi que vous ne voyiez pas que c’est le monopole de personne. Si ce n’est pas le cas, un autre pouvoir va certainement améliorer votre méthode et vous battre avec votre propre arme.

Vous ne laissez aucun héritage à votre peuple dont il serait fier. Ils ne peuvent pas être fiers d’un récit d’actes cruels, aussi habilement prévus soient-ils. Je lance donc un appel à vous, au nom de l’humanité, pour que cesse la guerre. Vous ne perdrez rien en renvoyant toutes les questions en litige entre vous et la Grande-Bretagne à un tribunal international de votre choix commun. Si vous réussissez dans la guerre, cela ne prouvera pas que vous aviez raison. Cela prouvera seulement que votre pouvoir de destruction était plus grand. Considérant qu’une décision rendue par un tribunal impartial montrera dans la mesure du possible humainement quelle partie avait le droit.

Vous savez qu’il n’y a pas si longtemps, j’ai lancé un appel à tous les Britanniques pour qu’ils acceptent ma méthode de résistance non-violente. Je l’ai fait parce que les Britanniques me voient comme un ami, mais aussi comme un rebelle. Je suis un étranger pour vous et votre peuple. Je n’ai pas le courage de vous faire l’appel que j’ai lancé à tous les Britanniques. Cela ne veut pas dire que cela ne s’appliquerait pas à vous avec la même force qu’aux Britanniques. Mais ma proposition actuelle est beaucoup plus simple, car beaucoup plus pratique et familière. En cette saison où le cœur des peuples européens aspire à la paix, nous avons même suspendu notre propre lutte pacifique.

Est-ce trop demander que vous fassiez un effort pour la paix pendant un temps qui ne signifie peut-être rien pour vous personnellement, mais qui doit beaucoup dire pour les millions d’Européens dont le cri muet pour la paix que j’entends, car mes oreilles sont à l’écoute de celui-ci des millions? J’avais l’intention de lancer un appel conjoint à vous et à M. Mussolini, que j’ai eu le privilège de rencontrer lorsque j’étais à Rome lors de ma visite en Angleterre en tant que délégué à la conférence de la table ronde. J’espère qu’il considérera cela comme adressé également avec les changements nécessaires.

Je suis, votre sincère ami,
M.K. Gandhi

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